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AFRICA No. 1

Robert BRAZZA
ténor d’Africa N°1
Il faut nettoyer les mentalités
 


Robert Brazza est invariablement l’une des stars incontestées du paysage radiophonique africain. L’animateur d’Africa N°1 entamera cette année sa cinquième saison à la tête d’Africa Song, son émission musicale quotidienne. Qui se cache derrière cette voix ? Quelle est sa vision de la profession ? Comment vit-il sa notoriété ? Quelles sont ses ambitions ? Afrik l’a rencontré pour vous.

Une voix, une radio, un nom : Robert Brazza. L’Animateur vedette d’Africa N°1 est sans conteste l’un des grands du paysage audiovisuel africain. Tout le monde ou presque en Afrique francophone et ailleurs connaît son émission musicale quotidienne, Africa Song. Mais beaucoup moins connaissent l’homme. Grand, charismatique et discret : qui est Robert Brazza ? Celui qui a déjà reçu en plateau tous les grands de la musique du continent ne néglige pas les petits et les anonymes. Car il défend des valeurs et estime avoir la mission d’être la vitrine et le porte-voix culturel d’un continent sous-estimé.
Afrik : Quel est votre parcours professionnel ?
Robert Brazza :
En ce qui concerne la radio, ce sont des radios périphériques en province entre Nantes et la région Loire atlantique et quelques expériences avec des structures de production indépendantes en voix pub. C’est une dizaine d’années, dont quatre ans dans le créneau associatif et trois années à revenir dans l’audiovisuel, que je n’ai jamais vraiment quitté, avec les voix pub, les documentaires animaliers, les commentaires sur films et Africa N°1 en quotidienne depuis quatre saisons.

Afrik : Où avez-vous grandi ?
Robert Brazza :
Je suis né à Brazzaville. Mon père travaillait au ministère du Plan dans le domaine de l’agriculture. Il voyageait beaucoup. Donc je faisais beaucoup de va-et-vient entre l’Afrique et l’Europe. Mais je suis venu faire ma scolarité secondaire en France où j’ai décroché un Diplôme Universitaire de Technologie (DUT) en techniques de commercialisation, une fac de langues étrangères. Et toujours des piges dans les journaux et les magazines à côté.

Afrik : Quels ont été vos débuts derrière un micro ?
Robert Brazza :
C’était au Congo. Il se trouve qu’il y a le père d’un ami, Sébastien Kamba (le premier cinéaste congolais, ndlr), qui nous a pris au pied de la lettre. Il est venu nous voir en nous disant : « Vous êtes là dans la chambre, tenez, voilà un texte, enregistrez-vous. Celui qui a une voix qui passe fera des commentaires sur images ». C’est tombé sur moi. Je l’ai retrouvé le lendemain aux studios de la télévision congolaise pour enregistrer une voix pour un documentaire animalier. C’est comme ça que c’est parti.

Afrik : Et en ce qui concerne la musique ?
Robert Brazza :
Je suis un passionné, c’est dans la famille. Après tu te demandes ce que tu vas en faire. Tu ne te lèves pas un matin en te disant « Tiens, je vais faire de la radio ». Quand je suis arrivé en France, en province, j’ai commencé à faire des émissions de radio, dans le créneau associatif. Les émissions étaient hebdomadaires. J’avais donc des activités à côté. Et d’hebdomadaire je suis passé en quotidienne. Et puis ça prend de plus en plus de temps et c’est là qu’on en fait un métier principal.


Afrik : Comment c’est faite l’arrivée à Africa N°1 ?
Robert Brazza :
L’arrivée à Africa N°1 s’est faite par un remplacement. Je faisais déjà des voix pub pour Africa N°1. L’animatrice d’Africa Song était enceinte. On m’a appelé pour me dire qu’elle quittait l’antenne un petit peu avant la date prévue et qu’il lui fallait un remplaçant au pied levé. Du pied levé, je suis passé à un mois, deux mois et ça continue depuis.

Afrik : Vous avez gardé le même nom d’émission, mais avez-vous développé un concept particulier ?
Robert Brazza :
J’avais un concept en tête qui était, et qui est toujours, de faire parler les artistes. Pas simplement de faire du pousse-disques en mettant de la musique. J’ai respecté le nom de l’émission, Africa Song, mais j’ai essayé de faire en sorte que les plateaux des émissions soient placés sous le signe du portrait. Que ça ne soit pas qu’un zoom sur l’actualité d’un simple album. Mais qu’on essaye de cerner exactement l’environnement de l’artiste, son parcours. Et que les artistes puissent parler aux auditeurs. D’où le côté interactif des émissions. Car j’estime qu’on ne connaît pas assez les artistes. Si aujourd’hui cela semble banal, il fut un temps où on ne les entendait pas souvent s’exprimer.

Afrik : En tant qu’homme de média célèbre, estimez-vous avoir des devoirs à l’antenne ?
Robert Brazza :
J’ai une responsabilité par rapport aux auditeurs et par rapport aux artistes. En plateau, je prends l’engagement de mettre en avant un artiste et si je ne le fais pas bien, cela peut avoir des conséquences désastreuses pour lui. Pas seulement sur le plan matériel, la vente d’albums, mais aussi parce qu’Africa N°1 est un miroir de l’Afrique. C’est un œil qui se pose sur un personnage qui parle du continent. Et ce qu’il en dit est ce que l’auditeur retient.
Afrik : Vous êtes un des animateurs les plus célèbres du paysage audiovisuel africain. Comment faites-vous pour gérer la notoriété ?
Robert Brazza :
On gère la notoriété par rapport à son propre quotidien. Si on se lève le matin en se disant « il y a 30 millions de personnes qui m’adorent ou qui m’idolâtrent » : on n’a rien compris au film. Les gens ont des attentes par rapport à une radio. Cet outil, c’est à travers nous qu’ils le ressentent. Si nous commençons à croire que nous sommes définitivement irremplaçables, rien ne va plus parce que on perdra le centre d’intérêt de notre métier. Je le vis très bien car je reste très proche des gens. Je suis habitué à rencontrer des gens de manière directe. J’ai énormément fait de choses dans la sphère associative. Et quand on a grandi sur ce terrain-là on garde ce réflexe de sortir des hôtels où nous sommes invités dans le cadre de festivals en Afrique et ailleurs et d’aller voir les gens. Je vis mon statut comme un privilège, car ce ne sont pas tous les journalistes ou les animateurs qui ont cette chance. Mais je n’en fais pas un acquis : c’est quelque chose qui se gagne chaque jour.



Afrik : Vous travaillez également dans le monde de l’image. Pensez-vous développer cette activité ?
Robert Brazza :
Je réalise des reportages à destination des télés africaines. Je travaille avec une équipe technique de télé qui a la responsabilité d’aller couvrir certains événements pour un confrère africain. Que ce soit en Côte d’Ivoire, au Burkina ou au Cameroun. C’est une activité que je souhaite maintenir. J’emboîterai le pas quand un producteur ou une structure me garantira non seulement une certaine liberté mais pas une liberté virtuelle. C’est-à-dire une émission qui ait une vocation de découverte et pas seulement se faire l’écho des devants de scène. Je passerai le cap, tout en gardant la radio car elle me permet d’être en prise directe avec le public.
Afrik : Vous êtes au cœur du monde de la musique africaine. Avez-vous déjà eu l’idée de développer votre propre boîte de production ?
Robert Brazza :
Je travaille avec différentes structures de production. La mienne n’est pas montée sur le papier, c’est-à-dire en tant qu’entreprise, mais elle existe déjà par rapport aux personnes avec lesquelles je travaille. Je travaille à la manière d’un consultant. Parce que je voulais vraiment me focaliser sur ce que je faisais à Africa N°1. C’est un chantier que je m’étais donné au départ. Il fallait asseoir l’émission, lui donner un rythme et cela prend du temps. La cinquième saison venant je verrai de quelle manière cumuler les différentes activités et comment développer quelque chose de plus concret.
Afrik : Quel regard jetez-vous sur la musique africaine ?
Robert Brazza :
La musique africaine n’est pas encore régie et réglementée comme les musiques dites occidentales. Nous n’avons pas encore de major, de maison de disques qui sur le long terme peuvent se targuer d’avoir tenu le coup face aux aléas du marché. Nous voulons que cette musique africaine se renforce à travers les métiers qui gravitent autour d’elles. Ceux du management, de production, de réalisateurs de clips, d’arrangeurs. La musique africaine est forte car la diaspora africaine a compris qu’il était temps d’avoir cette musique africaine comme passeport et parce que les gens ont appris à en être fier et à ne plus se cacher derrière des musiques dites World.
Afrik : C’est vrai qu’elle a connu de beaux succès ces derniers temps en France et ailleurs...
Robert Brazza :
Je ne me contente pas du « coup » Magic System, je ne me contente pas du « coup » Dis l’heure 2 Zouk, je ne me contente pas du « coup » d’un Lokua Kanza ou du « coup » d’un Bona. Je voudrais exprimer ici un ras-le-bol par rapport aux chefs de produits de certaines maisons de disques qui ont le culot et l’arrogance de juger que tel artiste africain leur appartient à tel point qu’ils n’envoient pas son œuvre à une radio comme Africa N°1. C’est absolument irresponsable de la part d’un label aussi puissant qu’Universal Music ou de tant d’autres de ne pas envoyer un album à une radio qui représente 35 millions d’auditeurs. Je ne trouve pas normal d’avoir à demander un Salif Keita, d’avoir à demander un Richard Bona etc. Cela montre le mépris de certains chefs de produits qui travaillent au sein de ces maisons de disques et combien l’Afrique n’existe pas. Mais ça correspond à un certain état d’esprit francophone. Et pas seulement par rapport à la musique. Il faut nettoyer les mentalités.
Afrik : Quelles sont aujourd’hui vos ambitions professionnelles ?
Robert Brazza :
Mes ambitions, en tant qu’homme de média, sont de contribuer à faire que nos musiques soient complètement « habituelles » dans les oreilles d’un Européen et d’un Français pour commencer. Qu’elles ne soient pas une exception. Mes ambitions seraient également de passer au stade de la production. Je n’ai pas encore produit d’artistes parce que je ne me contente pas du lancement d’un artiste et de l’arrivée de son disque dans les bacs. Produire un artiste est un long processus qui demande d’être en phase avec lui. Et qu’on l’emmène jusqu’au stade final : c’est-à-dire la scène. J’aimerais également continuer dans le domaine de l’animation. Une activité qui trouvera un prolongement dans la formation. Je suis parrain de différentes radios locales en Afrique, en Côte d’Ivoire, au Togo, au Bénin. C’est un rôle qui me tient à cœur. Et si je peux créer une structure qui peut former aux métiers de la radio, j’aurais fait ce qui est vraiment le plus important. J’aurais donné une chance à ceux qui veulent embrasser la profession.

Visiter le site d’Africa N°1
Africa Song, tous les jours à 19h10 (GMT)


AFROBIZ

Amobé Mévégué 
Je suis fier d’être Africain


Ne l’appelez plus Alain (Mévégué). Son prénom est Amobé. Et il ne s’agit pas là d’une lubie ou d’un caprice de star mais bel et bien une démarche culturelle et identitaire. Le célèbre homme de média, que beaucoup ne connaissent qu’à travers RFI et son émission Plein Sud ou son bimestriel Afrobiz n’est pas un Africain de façade ou de circonstance. Amobé Mévégué est tout le contraire. Il veut du concret pour le continent et il s’attèle à le lui apporter. Cultivé, simple, accessible et équilibré, il se heurte pourtant souvent à l’incompréhension des gens qui le qualifient volontiers d’extrémiste. Car son identité africaine revendiquée et son franc parlé dérange. Il a consacré une heure d’entretien à Afrik pour nous expliquer son parcours et sa quête. Pessimiste quant à l’intégration des Noirs, africains et afro caribéens, dans la société française, il milite pour l’union et l’action, ne serait-ce que pour exister.

Afrik : Vous êtes à la fois un homme de radio, de presse écrite, de cinéma et d’images. Comment vous définissez-vous exactement ?
Amobé Mévégué :
Il manque parfois des mots dans la langue française. Les Américains ont inventé celui d’entertainment et l’on peut mettre ce que l’on veut dedans. Je dirais que je suis un diseur de choses qui utilise tous les supports possibles pour cela. Je n’ai pas l’impression de me disperser. C’est la même énergie, simplement elle est déclinée différemment.

Afrik : Votre premier amour est le cinéma. Comment êtes-vous arrivé à la radio ?
Amobé Mévégué :
J’ai effectivement fait un Deug (diplôme d’études universitaires générales, ndlr) de communication, une licence d’études cinématographiques puis une école de cinéma : le Conservatoire libre du cinéma français (CNFC, promotion 92-94). Mais j’ai eu la chance d’arriver à Paris au moment où les radios libres explosaient. Il y avait quelques aînés avant moi, tel que Claudy Siar, Aziz Diop, Félix Mandong etc. Et je me suis engouffré dans la brèche. J’ai commencé à faire toutes les radios afro, Tabala FM, Tropic FM, Media Tropical etc. Mais je gardais évidement en tête l’idée de faire du cinéma. J’ai d’ailleurs fait des cours métrages.

Afrik : Vous êtes un enfant de l’Afrique ou un Français d’origine africaine ?
Amobé Mévégué :
Je suis le produit du colonialisme. Je suis né au Cameroun et je suis venu en France à l’âge de cinq ans. Il n’y a aucune différence entre moi et un cousin de la Caraïbe francophone. Qu’il en ait conscience ou pas. Quand je suis arrivé en France, je ne parlais pas de langues africaines. J’ai vraiment épousé la « francitude ». J’ai consommé du Michel Delpeche, du Mike Brant etc. J’étais voué à être un assimilé total mais j’ai fait le chemin inverse. Car au fur et à mesure je sentais que ce n’était presque pas naturel que je sois là (en France, ndlr). L’Afrique m’a rattrapé. J’ai reconstitué un corpus culturel africain en apprenant ma langue maternelle. Avec mon expérience professionnelles et avec ce que j’ai éprouvé en France, je me suis vraiment replongé dans l’Afrique.

Afrik : Comment avez-vous reconquis votre africanité ?
Amobé Mévégué :
C’est Tarzan, cette parodie d’Hollywood, qui m’a sauvé la vie. Comme tous les mômes de la planète, je m’identifiais aux super héros. Comme je suis l’aîné de la famille, chez moi à la maison j’étais Tarzan. Et mes frères c’étaient Cheeta, Timba, Moungawa (les animaux de Tarzan, ndlr) et éventuellement les pauvres Africains, que je fouettais. J’avais sept, huit ans. Mais quand j’allais à l’école et que je reproduisais les mêmes schémas ludiques dans la cour de récréation, j’avais mes petits copains blonds aux yeux bleus qui me disaient : « Hé mais toi là tu te fous de notre gueule ou quoi. Toi t’es pas Tarzan. C’est toi Cheeta, Timba, Moungawa ! ». Au bout d’un moment je me suis dit que j’étais effectivement plus un Cheeta qu’un Johnny Weissmuller dans Tarzan. C’est comme ça que j’ai eu conscience qu’il y avait quelque chose de pas normal. Avant je ne me posais pas la question
.

Afrik : C’était le début d’un long processus...
Amobé Mévégué :
Je me suis posé la question de l’universel qu’on nous brandit toujours en France. Et pour moi l’universel, c’est l’acceptation de toutes les spécificités. Un Chinois a le droit d’être Chinois et de se fondre dans l’universel. Or ce qu’on nous propose en France, c’est d’oublier une partie de soi. Je ne peux pas accepter. J’ai eu tout un cheminement de pensée et de réflexion qui m’a amené à découvrir que mes ancêtres avaient enfanté l’une des plus flamboyantes civilisations de l’histoire de l’humanité : la civilisation égyptienne. Et que je pouvais sans avoir honte me réclamer d’autres choses de ce que la télévision offrait.



Afrik : Sur votre Etat civil vous répondez au prénom d’Alain, mais vous vous faites appeler Amobé pourquoi ?
Amobé Mévégué :
La première fois que j’ai fait de la radio, je me suis fait appeler Prince Yassa, du nom du célèbre plat africain. J’ai également officié sous le nom de Kounta Kinté (du roman Racine, ndlr). Ce n’était pas un caprice mais une démarche. Parce que pour moi, c’est quelque chose d’important un nom. Il a une charge émotive et une charge historique. C’est la mémoire et le miroir de l’âme. Je trouve insensé que les gens puissent s’offusquer du fait que je revendique un héritage qui existe. Je suis fier d’être Africain. Lorsque j’ai été appelé à RFI, je n’ai pas compris la mécanique mondiale que c’était. Administrativement, peut être par négligence, on m’appelait Alain à l’antenne. Je porte encore le prénom d’Alain sur mon Etat civil mais je suis en train de faire une transcription pour adopter celui d’Amobe.

Afrik : Votre changement de nom n’a rien de religieux alors ?
Amobé Mévégué :
Ça n’est pas religieux. Beaucoup de personnes se sont effectivement demandées si je n’étais pas devenu musulman. Et j’ai, modestement, compris ce que quelqu’un comme Mohamed Ali a pu ressentir et ce qu’il a du affronter en changeant de nom. Il y a beaucoup de gens qui ne me disent plus bonjour depuis que je me fais appeler Amobé. Alors j’imagine à quoi il a du faire face, lui qui était un mythe mondial, quand il est passé de Cassius Clay à Mohamed Ali. Dès lors qu’on est différent de la majorité et qu’on revendique une partie de sa minorité, on devient un extrémiste. Ils ne comprennent pas le discours. Alors qu’il s’agit, pour moi, d’un sentiment naturel d’appartenance.

Afrik : Pourquoi Amobé ?
Amobé Mévégué :
J’ai fait une démarche. Chez nous (au Cameroun, ndlr) la filiation est patriarcale. Je porte le nom de mon père qui a apposé en plus celui de mon oncle. Mevegue Ongodo. Pour créer le prénom Amobé, j’ai fait une anagramme de tous mes patronymes. A de Alain, pour respecter le choix de ma mère, M de Mévégué, O pour Ongondo et B pour Bineli, le nom de mon grand-père.
Afrik : Vous êtes dans les médias depuis plus de dix ans. Avez-vous remarqué une évolution de la place des Noirs dans le paysage audiovisuel français ?
Amobé Mévégué :
Je trouve que rien n’a évolué depuis le théâtre nègre de 1923 avec Joséphine Baker (danseuse, danseuse africaine-américaine, ndlr), qui est la première icône noire mondiale célébrée comme telle. Surtout en France qui a, par ailleurs, accueilli et reconnu le talent de nombreux illustres jazzmen noirs parmi lesquels Louis Armstrong ou Sydney Bechet. La France a toujours eu ce paradoxe de cultiver un mythe pour les Noirs d’ailleurs et de pratiquer l’omerta pour les siens. La République était à la fois coloniale. La patrie qui a enfanté la Déclaration des droits de l’Homme avait en son sein des gens comme les philosophes des Lumières qui étaient souvent des patrons négriers ou des esclavagistes. Il y a toujours eu ce paradoxe entre la vertu qu’elle proclame et ce qu’elle applique vraiment. Aujourd’hui la posture est toujours la même. Il faut faire allégeance. Cela paraît contre nature en France d’être Noir et médiatisé. Cela paraît exceptionnel. Donc cela signifie que ce n’est pas encore entré dans les mœurs.
Afrik : Le tableau que vous dressez n’est-il pas un peu trop sombre ?
Amobé Mévégué :
Ce n’est pas de la paranoïa. C’est ce que nos adversaires nous opposent en nous disant que nous sommes dans la victimisation. Est-ce que j’ai l’air d’une victime ! Je fais plein de choses, je voyage, je gagne bien ma vie. Je pourrai fermer ma gueule et bien au contraire : je dis que rien n’a changé. Où sont nos élites scientifiques ou intellectuelles dans les médias français ? Les choses n’ont pas évolué et je n’ai pas beaucoup d’espoir quand j’entends la direction de France Télévisions nous dire que pour changer la donne on va mettre plus de Noirs et d’Arabes...mais dans le public de certaines émissions dont ils ont dressé la liste ! Ce n’est pas une plaisanterie. Ils vont également nous proposer des contrats de qualification et de professionnalisation. Parce qu’on considère, a priori, que les Noirs ne sont pas déjà formés.
Afrik : La solution est peut être dans l’union. Mais on a l’impression que la communauté noire n’est pas vraiment solidaire, même si l’on a vu avec l’affaire Dieudonné qu’elle pouvait parfois se mobiliser...
Amobé Mévégué :
Je ne suis pas de cet avis. Il y a de nombreux exemples de solidarité. Le problème est que nous n’avons pas de média focalisateur, nous n’avons pas de vitrine positive de ce qui ce passe véritablement dans la communauté. Nous n’avons pas un média national, ce qui paraît contre nature puisque les médias nationaux sont censés nous représenter. Mais comme ils ne le font pas, qu’est ce que l’on fait ? On site souvent cette anecdote mais elle est très symbolique : quand on présente la météo en France, on ne présente jamais celle de la Guadeloupe ou de la Martinique. Alors que ce sont deux départements français. Nous sommes obligés de nous organiser. Ce n’est pas par communautarisme : c’est un réflexe de survie naturelle. On créé des magazines qui nous ressemblent, on créé des magazines qui parlent de nos communautés.
Afrik : Vous appelez donc les Noirs à se prendre eux-mêmes en main ?
Amobé Mévégué :
On nous dit que les choses ont évolué mais c’est comme la condition féminine, je ne pense pas que le statut de la femme va évoluer dans la tête des hommes. Je pense qu’il faut, ou des lois, ou vraiment une offensive citoyenne qui opère sur le créneau du capitalisme pur et dur. Et qu’on érige des médias qui nous représentent et que nous puissions être respectés pour ce que nous sommes.
Afrik : Vous avez justement créé le magazine Afrobiz. Beaucoup de personnes critiquent le support pour son manque de régularité ...
Amobé Mevegue :
Beaucoup de gens n’ont déjà pas compris que c’était un bimestriel. Donc dans leur tête, il sort une fois quand il peut. Il y a eu effectivement une période de restructuration de la société où il y a eu quatre mois d’absence. Nous sommes un jeune titre. Je m’étonne que tous ceux qui passent leur temps à critiquer ne se disent pas : « Celui-là il a sorti un magazine en 2001 en papier glacé et qu’il faut reconnaître quand même que ce qu’ils font, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, a quand même une certaine qualité. Ils sont encore là, quatre ans après, en train de se battre. Pourquoi ne les a-t-on pas soutenus ? ». Personne ou presque nous a soutenus. Afrobiz est un support que j’ai financé, seul, de ma poche. Je ne suis adoubé à aucune chancellerie africaine et ça tout le monde ne peut pas en dire autant. Et c’est une fierté de dire qu’on est au combat pour chaque numéro. Ça veut dire qu’on se bat pour positionner un support avec une certaine éthique et qui trouvera, à coup sûr, le chemin de sa pérennité. On tend vers la mensualisation. Nous allons encore étoffer le tirage et l’on sera beaucoup plus présent dès la rentrée notamment sur Internet.
Afrik : Combien coûte la réalisation d’un numéro d’Afrobiz ?
Amobé Mévégué :
Tout compris, chaque numéro revient environ à 75 000 euros et l’on oscille entre 35 et 50 000 tirages. Je m’étonne que les annonceurs ne soient pas un peu plus solidaires parce qu’on a vraiment fait des efforts pour proposer un contenu et une qualité esthétique différents. Nous avons vraiment apporté quelque chose. Afrobiz est un produit qui parle à toute la communauté. C’est un magazine très équilibré. Si je ne remercie pas les annonceurs, je remercie en revanche toute la jeunesse africaine car nous vendons beaucoup plus en Afrique qu’en France.
Afrik : Vous avez développé ce que vous appelez le Pacte d’actions des synergies solidaires. De quoi s’agit-il exactement ?
Amobé Mévégué :
Il est inadmissible que des jeunes Africains qui habitent la terre la plus riche du monde soient condamnés à être les esclaves universels. Les richesses sont mal distribuées. Nous avons notre part de responsabilité mais il y a aussi des grands systèmes contre lesquels il faut s’ériger. Nous nous sommes dit : à part critiquer qu’est ce que nous pouvons faire ? Nous avons créé un réseau d’actions citoyennes à travers le Pacte d’actions des synergies solidaires (Pass). Nous intervenons sur la santé, l’éducation, la protection de l’environnement et les métiers de la culture. Notre objectif est de créer des emplois directs pour la jeunesse africaine.
AFROBIZ : Le Défi Garveyiste de la Conscience, de la Culture et de l’Entreprise

Le 10ème numéro d’AFROBIZ est déjà bien calé dans les bonnes librairies, et le prochain à la cuisson pour une imminente livraison, un des rares magazines négro-africains taillé dans une ligne éditoriale intelligemment abreuvée de l’humus revigorant de l’afrocentricité, qui tente un pari a priori insensé. Mêler les enjeux de la conscience africaine et diasporique avec la jungle de l’entreprise privée, concurrentielle, évoluant dans un cadre marchand apparemment peu poreux à l’évocation des questions identitaires ou d’autonomie économique africaine, de Black Empowerment.
En effet, l’exercice n’est pas aisé de réunir avec un équilibre textuel et conceptuel, des compétences appropriées, une recherche d’information ciblée pour un sujet fouillé et fort à l’instar de celui consacré à Malcom X : Une vie pour la révolution, ou pour la saga des trois mannequins Imane, Satia et Flammarion, plus foncés de peau que leurs pairs, et qui pourtant ne laissent de faire très mâles… Un déterminisme racial de plus qui tombe après avoir rudement combattu ?

Autant le contenu informatif tient le pari d’une facture relevée, autant il dévoile des industries culturelles comme celle des agences de mannequins ou des différents segments de l’industrie de la mode, avec un pendant qui est celui de la mise en avant d’une figure emblématique africaine, africaine-américaine, afro-descendante.

AFROBIZ devra de toute façon s’appuyer encore sur la notoriété de son promoteur, l’animateur et quelque peu cogitateur-agitateur es afro-salubrité publique, Amobe à plein sur le Sud et officiant sur RFI, pour installer sa couleur, sa marque, sa verve dans les habitudes d’un public francophone ankylosé par les discours lénifiants et fraternisants. Trop  prompte à dissimuler grossièrement les défauts de neutralité raciale affectant les descendants de Kemit contraints à de véritables exploits journaliers et à une victoire perpétuelle sur eux-mêmes pour…y arriver, le paysage de l’édition et de la communication francophone, qui tourne en rond comme un vieux disque familial sur certaines questions, mérite bien son empêcheur de discriminer en paix. Puisse AFROBIZ y pourvoir.

Dans la pure tradition garveyiste, celle de la rencontre de l’entreprise et de la conscience communautaire, loin d’être ni un enfermement ni un rejet, Le Magazine du Show et du Biz a des territoires à conquérir, il en est conscient et c’est tant mieux. Heureusement ou malheureusement, rien ne lui sera épargné dans son ascension vers les sommets informationnels. Son équilibre entre Show, Biz, et Conscience est une alchimie à laquelle il devra prêter la plus grande attention pour ne pas basculer trop dans l’un au détriment de l’autre risquant ainsi de s’étioler.

Bonne lecture.
 

 


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